AU début du dessin (ou de l'écriture c'est pareil), il y a un faible trait, une marque légère du crayon, à peine une griffure, qui transfigure la feuille. Elle était uniforme et cohérente, et une faille ténue s'est insinuée dans tant de blancheur. Un peu d'altérité s'installe et le dessin (ou l'écriture, c'est selon) devient possible, utile, nécessaire. Les lignes existent sur la feuille, mais elles existent aussi fort dans le monde où l'on reste. Qui n'a jamais ressenti physiquement cette ligne impalpable qui le sépare des autres, où qu'il aille et quoi qu'il fasse ? Dès que l'on perçoit, une fois seulement, par un jour de maussaderie ou de manque de dynamisme, cette topographie qui n'appartient qu'a chacun de nous, on est bien proche de pouvoir se considérer comme un pays clos, n'entretenant avec les autres mondes, nombreux, complexes et très souvent hostiles d'apparence, une sorte de diplomatie décalée. Mais un pointillé est incapable de donner naissance à une véritable courbe, à une forme consistante. Pour se faire, il faut la ligne, lisse et continue, afin que tout puisse se mettre à exister. Illogiquement, on pourrait imaginer que le monde consiste en une seule ligne qui ouvre et ferme la totalité des objets qui composent l'univers. S'il en était ainsi, toute représentation deviendrait une sorte de signature, une calligraphie élégante pour délimiter une chose, un hiéroglyphe puéril qui dirait exactement ce qu'il montrerait. Voilà : le dessin serait aussi la plus immédiate des écritures, comme dans un rêve d'enfant. Dessiner, parler, écrire même deviendraient l'apprentissage de la poésie. Or, écrire ou dessiner s'apparente plutôt, dans le monde que l'on connaît, à la pratique du funambule. Se situer sur la ligne de crête est une expression qui convient aussi bien au dessinateur ou à l'écrivain qu'au funambule. Combien faut-il de soin et d'attention à l'un ou l'autre pour ne pas dévisser de la position d'équilibre précaire qui est celle de qui veut rester sur l'infime frontière entre les choses. La ligne droite d'un fil tendu entre deux pics n'est sans doute pas équivalente à la ligne sinueuse, mais ordonnée, d'une écriture soigneuse, égale de bout en bout depuis que pleins et déliés ont rejoint le musée des arts et traditions populaires. Impossible aussi de la comparer avec la ligne vivante et souple du dessin d'observation, ou d'imagination, qui transforme un trait de crayon ou de plume en objets presque réels, en affects, en sentiments, en souvenirs. Mais telle qu'elle est, elle indique cette frontière qui ne doit rien à la géographie, heureusement, cette limite où les êtres et les choses sont encore ce qu'ils étaient et déjà ce qu'ils pourraient être, d'un côté ou de l'autre du trait de séparation. Avancer sur la ligne de crête équivaut à constituer le dessin dans le temps exact où le regard parcourt le motif possible de la représentation. Cela revient peu ou prou à tenter de comprendre l'étrange concomitance entre l'intérêt que l'on porte à ce qui se déroule immuablement (ou presque) devant sa fenêtre, sa porte, sa maison, et ce qui peut apparaître d'un instant à l'autre sur la feuille de son carnet de notes ou de croquis. Apparaître d'un instant à l'autre, comme par magie, mais soutenu par cette longue familiarité des saisons et des alternances du jour et de la nuit, du nuage et de la clarté, qui oblitèrent les détails pour ne laisser au fond de la rétine et de la mémoire que des contours poreux qui pourraient à nouveau recevoir toutes les variations de nombres, de couleurs, d'épaisseur, tout ce qui sépare l'oeuvre, en fait, de l'image.